17 mai 2013

L'enfant blessé et le livre

Oeil d'Ailleurs a choisi de vous présenter deux livres pour la jeunesse sur des sujets délicats, liés aux violences faites à l'école et dans la vie quotidienne. Ces deux ouvrages traitent de l'enfance interrogative et paradoxale, de l'enfant à la fois sublime et morbide, doux et monstrueux. Les illustrations poursuivent  le texte, elles participent à l'écriture de ces deux histoires. Pour le premier (Jane, le renard et moi) la fin est heureuse mais pour le second (Margot), il en va tout autrement. Celui-ci joue sur l'activité symbolique, il invite le lecteur à exprimer sa propre vision du monde ; c'est entre les lignes et les images que se révèle le mystère de l'oeuvre. 
Avec le texte de Fanny Pritt, le lecteur se situe un peu plus dans la jouissance de l'oeuvre. Nous sommes proche du conte avec l'intervention de ce petit renard mais aussi avec l'idée de passage, d'initiation d'un monde cruel à l'autre (monde un peu inspiré de celui des adultes). Un dialogue s'opère  donc avec nous, lecteurs, du moins, pour ceux qui acceptent de l'entendre...

Jane, le renard et moi.
Isabelle Arsenault, Fanny Britt,
La Pastèque, 2012.
Dès 10 ans.


Hélène est victime de harcèlement (physique et moral) dans son école. Discrète et timide, elle n'a pas confiance en elle et préfère baisser la tête ou ne rien dire face aux intimidations d'un groupe de filles méchantes. D'insultes en moqueries, ces dernières sont toujours derrière elle, même dans le bus qui la ramène chez elle, où Hélène habite avec sa mère et ses deux petits frères. 
Les choses se compliquent avec horreur lorsque l'enseignante annonce que le "comité des bienfaiteurs" offre un voyage en Angleterre aux élèves de l'école. Hélène a peur, elle a les mains moites... Forcée à se rendre au magasin pour acheter un nouveau maillot de bain avec sa mère, elle se rend bien compte que dans son une-pièce moulant, elle ressemble à une grosse saucisse seule, laide et abandonnée. Même Jane Eyre, l'héroïne de son roman préféré (le premier roman de Charlotte Brontë) n'est pas aussi nulle qu'elle. 
Le séjour se déroule comme Hélène pouvait l'imaginer : toujours seule, triste, anxieuse, persécutée sans personne pour l'aider. Mais, la jeune fille est loin de se douter qu'elle va faire deux belles rencontres... un renard roux et bien sûr, comme le titre de ce livre l'indique, Jane !

Jane se retrouve dans la tente des esseulées (avec Hélène). C'est une fille pleine de peps, qui va toujours de l'avant, elle est ouverte aux autres, fonce et ne se pose pas de question. Jane prend Hélène par la main et la tire dehors pour une balade découverte dans les bois. Ensemble, elles partagent des tonnes de conversations, elles s'amusent et se lient d'amitié.

Fanny Britt nous fait évoluer dans un monde parfois difficile, celui des pré-ados. Le personnage principal se sent énorme, elle est mal dans sa peau, elle souffre et se trouve très moche. Alors, elle s'évade par la lecture et pourrait-on dire, elle se cache même derrière ses livres. Cela ne la rend pas heureuse pour autant. Hélène ne parle pas à sa mère de son problème car elle ne veut pas "faire pitié" et aussi, parce qu'elle a remarqué que moins elle y pensait, mieux elle se portait. 
La lumière viendra de cette complicité inespérée, celle qu'elle va développer avec sa nouvelle amie. 
Un beau roman graphique (proche de la bande dessinée), en noir et blanc, parsemé de touches de couleurs. Isabelle Arsenault illustre un personnage les bras ballants, les cheveux en avant, avec un regard très expressif et une petite bouche pincée. Elle fait le portrait d'une inconnue ô combien cosmique et universelle.

© illustré par I. Arsenault, Editions La Pastèque, 2012.

© illustré par I. Arsenault, Editions La Pastèque, 2012.


Pour information Isabelle Arsenault, l'illustratrice de Jane, le renard et moi, sera à Paris puis à Bordeaux du 17 au 26 mai, voir son blog pour plus de détails ICI.


Margot, Fanny Robin, Delphine Vaute, 
L'Atelier du Poisson Soluble, 2013.
Dès 8 ans.

Margot a 7 ans et quelques bleus. Margot avait 7 ans quand elle a disparu derrière l'horizon... 

Dans cet album l'auteure Fanny Robin nous raconte avec peu de mots l'histoire d'une petite fille au destin tragique abordé sous le regard d'un jeune homme. 
Ensemble, ils perdent pied. Le jeune garçon (plus jeune encore au moment des faits) sent qu'elle sombre mais il ne semble pas s'en préoccuper plus que ça. 
La fillette meurt par noyade. 

Le narrateur est donc ce garçon avec quelques années de plus. Est-ce un ami, un membre de sa famille, un voisin, un copain d'école ? Peu importe. Dans tous les cas, la mémoire est vive...

Delphine Vaute, l'illustratrice, sème des indices pour nous permettre de comprendre cet accident. La petite est une jolie "poupée" aux yeux bleus, elle respire la fraîcheur, la vie, elle déborde d'énergie et d'imagination. Dans l'océan, ses jambes sont rattrapées par les tentacules d'une pieuvre, elle se perd dans les eaux profondes du temps. Sa peau est pleine d'ecchymoses. Elle devient transparente, elle disparaît peu à peu de l'image. Margot devient une chose, un coquillage bleu et rouge/ rose.

© illustré par D. Vaute, Editions L'Atelier du Poisson Soluble, 2013.

La littérature jeunesse peut parfois faire écho à l'enfance maltraitée, aider le lecteur dans son introspection ou lui permettre de se procurer un savoir implicite sur son quotidien. Pour l'enfant-lecteur de ce type de scènes/ d'histoires, le livre peut s'avérer libérateur, suivant une méthode cathartique. Il ne soignera pas les blessures mais pourra aider l'enfant à verbaliser. Comme le mentionne Daniel Pennac dans Comme un roman cité par Françoise Alpuna dans son article "Qu'est-ce que la bibliothérapie ?" (1994) : "Une lecture bien menée sauve de tout, y compris de soi-même. Et, par-dessus tout, nous lisons contre la mort." Ce sera ma conclusion.

A dimanche pour une nouvelle chronique !